Pendant longtemps, au jardin, j'ai eu une règle assez simple. Une plante poussait là où je ne l'avais pas semée ? Je l'arrachais.
Et puis, à force de regarder un peu mieux ce qui pousse spontanément entre les légumes, la question finit par se poser : est-ce qu'on ne retire pas parfois des plantes qui rendent malgré tout quelques services ?
Pourpier, trèfle, plantain, pissenlit, chénopode... toutes ces plantes sont généralement rangées dans une seule catégorie : les mauvaises herbes. Le terme est pratique. Mais il est aussi franchement injuste.
En agronomie, on parle plutôt d'adventices : des plantes qui poussent dans une culture sans y avoir été volontairement installées. Elles ne sont donc pas « mauvaises » par nature. Elles sont simplement arrivées toutes seules, parfois au bon endroit... parfois beaucoup moins.
Une plante devient surtout gênante quand elle est au mauvais endroit
Un trèfle qui pousse dans une allée ne pose pas le même problème qu'un trèfle qui envahit une ligne de carottes à peine levées.
Un tapis de pourpier sous de gros pieds de tomates déjà bien installés ne concurrence pas les cultures de la même façon qu'une adventice haute et vigoureuse qui prend toute la lumière.
« La plante n'a pas changé. C'est sa place qui change notre jugement. »
Et c'est probablement une meilleure façon d'aborder le désherbage.
Un sol nu n'est pas forcément un sol heureux
Nous avons longtemps associé le beau potager à une terre parfaitement propre, noire et nue entre chaque rang. Visuellement, c'est impeccable. Les réseaux sociaux adorent. Pinterest aussi. Le potager un peu moins.
D'ailleurs, quand j'ai filmé mon potager au retour de congés, après une énième canicule, et que toutes les feuilles de l'arbre d'à côté jonchaient le sol, j'ai eu des critiques : potager abandonné, négligé... Moi j'ai décidé de tout laisser. Vous rigolez ? Du paillage gratuit, sans que j'aie à me baisser ?
Et effectivement, une terre nue est directement exposée au soleil, au vent et aux fortes pluies. Une végétation basse peut jouer une partie du rôle recherché avec le paillage : protéger la surface, limiter l'érosion et maintenir des racines vivantes dans le sol.
Cela ne signifie pas qu'une parcelle envahie vaut mieux qu'un paillis. Simplement que couvrir le sol avec des plantes vivantes peut aussi avoir un intérêt. Dans l'article de Rustica qui m'a fait réfléchir à la question, l'auteur conseille justement de tolérer une végétation basse et clairsemée plutôt que de rechercher systématiquement le sol nu. Et ça, au milieu d'un été chaud, ça mérite au moins qu'on s'y intéresse.
Certaines adventices nourrissent aussi les insectes
Il y a également tout ce qui se passe au-dessus du sol. Une adventice que l'on laisse fleurir devient potentiellement une source de pollen ou de nectar.
Le pissenlit en est un bon exemple : la Royal Horticultural Society recommande même de laisser certaines mauvaises herbes des pelouses fleurir, et cite le pissenlit comme ressource alimentaire importante pour de nombreux pollinisateurs.
Plus généralement, un jardin contenant davantage de plantes et de fleurs différentes offre plus de possibilités aux insectes qu'un espace où tout ce qui n'a pas été planté volontairement est supprimé. Pas la peine de transformer le jardin en jungle, les voisins peuvent être aussi acerbes que les réseaux sociaux, mais encourager la biodiversité a du bon. Entre tout arracher et ne plus rien maîtriser, il existe une marge assez confortable.
Elles peuvent aussi donner quelques indices sur la terre
C'est une autre raison pour laquelle j'ai commencé à regarder les adventices autrement. Certaines espèces apparaissent plus facilement dans certains types de sols ou certaines conditions : terrains tassés, humides, riches, fréquemment travaillés...
On entend parfois dire : « Vous avez telle plante, donc votre sol manque de tel élément. » Je me méfierais de ce genre de diagnostic minute. Une seule plante ne remplace pas une analyse de sol.
Mais observer les espèces qui reviennent année après année au même endroit peut fournir des indices intéressants. Un groupe de plantes spontanées nous raconte au moins quelque chose sur les conditions dans lesquelles elles réussissent à pousser, alors qu'on ne fait aucun effort pour qu'elles y arrivent. Et c'est déjà beaucoup plus utile que de les arracher sans même les regarder.
Évidemment, elles nous font aussi concurrence
Parce qu'il ne faudrait pas tomber dans l'excès inverse. Les adventices utilisent exactement les mêmes ressources que nos légumes : eau, lumière, espace et éléments nutritifs. Elles peuvent donc réellement diminuer la croissance des cultures lorsqu'elles deviennent trop nombreuses ou trop vigoureuses.
L'INRAE rappelle d'ailleurs cette double réalité : les adventices peuvent jouer un rôle important dans les écosystèmes agricoles tout en exerçant une concurrence sur les cultures. L'enjeu est donc de favoriser certains bénéfices sans pénaliser la production.
Autour d'un jeune semis de salade ou de carottes, je continue donc à désherber. Et sans aucun état d'âme.
Toutes les adventices ne se gèrent pas de la même manière
C'est probablement là que les choses deviennent intéressantes.
- Le pourpier, très bas et rampant, peut parfois être toléré là où il ne gêne pas les légumes.
- Le trèfle blanc peut avoir sa place dans une allée ou une zone peu cultivée.
- Le pissenlit peut nourrir des pollinisateurs lorsqu'il fleurit, mais sa grosse racine devient vite gênante là où je veux travailler la terre.
- Le chénopode blanc peut finir beaucoup plus haut : si je veux le garder quelque temps, mieux vaut ne pas attendre qu'il domine les cultures et produise des graines partout.
Et certaines espèces sont tellement envahissantes ou concurrentielles qu'il n'y a pas vraiment de débat : elles doivent être contrôlées.
Le mot qui compte
Finalement, le mot important est peut-être simplement : contrôler. Pas exterminer. Pas laisser faire. Contrôler.
Et si on désherbait autrement ?
Je crois que c'est surtout ma façon de regarder le jardin qui change. Avant : « Je ne l'ai pas plantée, je l'arrache. » Maintenant, je me pose trois questions.
- Est-ce qu'elle gêne réellement une culture ?
- Est-ce qu'elle risque de devenir envahissante ?
- Est-ce qu'elle peut avoir un intérêt là où elle pousse ?
Si elle étouffe mes légumes, je l'enlève. Si elle prépare tranquillement 30 000 graines pour l'année suivante, elle perd généralement le débat. Mais si elle reste basse, occupe un espace vide et ne dérange personne, elle peut parfois rester.
Mauvaises herbes ou plantes mal placées ?
Le terme « mauvaise herbe » ne disparaîtra probablement jamais. Il est trop pratique. Mais « adventice » rappelle quelque chose d'important : ce n'est pas une catégorie botanique de plantes inutiles. Ce sont simplement des plantes qui poussent là où nous ne les avions pas prévues.
Certaines deviennent réellement gênantes. Certaines peuvent être utiles. Et beaucoup sont un peu les deux, selon l'endroit où elles poussent.
Alors non, je ne vais pas arrêter de désherber mon potager. En revanche, je vais probablement continuer à faire ce que j'ai commencé cette année : regarder avant d'arracher. C'est moins expéditif. Mais on découvre beaucoup plus de choses.
GUIDE GRATUIT
Ce que les adventices nous apprennent sur le sol
Envie d'observer autrement les mauvaises herbes de votre jardin ? Deux pages à imprimer pour repérer ce que certaines adventices peuvent suggérer sur votre terre, et quoi vérifier avant d'agir.
- →10 adventices courantes et les indices qu'elles peuvent donner ;
- →les points à vérifier dans votre terrain ;
- →quelques actions simples à envisager au jardin.


