Pour mon dernier article, où je voulais simplement expliquer le traitement des aromatiques pour l'hiver, j'ai eu le malheur, littéralement, de me filmer en train de mettre en pot un plant de persil pour illustrer mon propos. Certains ont souligné l'inutilité du geste. Mais d'autres y ont vu un signe de malheur.
De malheur ? Jamais entendu parler du malheur de repiquer le persil, ou alors, une fois de plus, je n'ai pas écouté. Mais à moi, il ne m'en faut pas plus, et j'ai mené quelques petites recherches sur les superstitions oubliées de nos jardins.
Repiquer le persil porte malheur
Celle-là est spectaculaire. Et surtout, elle est ancienne.
Dans sa Flore populaire, Eugène Rolland rapporte que le persil « doit être semé » et que le replanter ou le repiquer porte malheur. Il cite un texte de 1697 selon lequel ceux qui transplantent du persil mourraient dans l'année.
Et la croyance ne se limite pas à un seul coin de France. Selon les régions, repiquer du persil ferait mourir son plus proche parent, son meilleur ami, son mari (ça peut donner des idées), ou le chef de maison. La superstition est relevée en Languedoc, dans le Poitou, le Loiret, la Meuse, la Meurthe, la Saintonge, les Ardennes et ailleurs encore. Autrement dit, déplacer un pauvre pied de persil pouvait apparemment décimer une famille entière.
Et la réputation macabre du persil est encore plus ancienne. Dans l'Antiquité, les Grecs l'associaient déjà à la mort et à l'oubli : du persil était répandu sur les tombes. Les Romains l'associaient également au monde funéraire et le plantaient sur les sépultures. Cette vieille proximité avec la mort a peut-être contribué à nourrir les superstitions qui entoureront plus tard sa culture.
Mais il y a aussi un petit fond de réalité horticole. Le persil possède une racine pivotante assez développée et supporte mal qu'on la dérange. Un repiquage brutal peut le stresser et favoriser une montée à graines prématurée. (D'accord, du coup, avec ma vidéo, oui, j'ai peut-être merdé.)
Donc non, repiquer du persil ne va probablement pas tuer votre mari. Mais le persil, lui, peut effectivement ne pas apprécier l'opération. Et c'est peut-être comme ça que certaines croyances survivent pendant des siècles : un peu de symbolique, un peu d'observation, et beaucoup d'imagination.
Dormir sous un noyer ? Mauvaise idée. Le couper ? Encore pire.
Le noyer avait une réputation franchement inquiétante. Dormir sous son ombre était considéré comme dangereux : on racontait qu'une sieste sous un noyer pouvait provoquer des maux de tête, des malaises, parfois même une paralysie.
Et si malgré tout vous trouviez l'arbre un peu trop envahissant, mieux valait réfléchir avant de sortir la hache. Dans certaines croyances populaires, celui qui abattait un vieux noyer mourait dans l'année.
Le noyer était aussi associé aux sorcières et au diable. En Italie, notamment autour de Bénévent, de vieux récits racontent que les sorcières se réunissaient sous un noyer pour leurs sabbats.
Comme souvent, il existe aussi un petit détail réel derrière la réputation. Le noyer produit notamment de la juglone, une substance capable de freiner la croissance de certaines plantes installées à proximité. Cela n'explique évidemment ni les sorcières ni la mort annoncée du malheureux bûcheron, mais voir certaines plantes dépérir sous un noyer a très bien pu entretenir l'idée que cet arbre avait quelque chose de peu accueillant.
Donc non, dormir sous un noyer ne vous condamne probablement pas. Mais entre faire la sieste dessous ou l'abattre, apparemment, nos ancêtres auraient conseillé une troisième option : s'intéresser au pommier d'à côté, façon Newton.
Semer des haricots pendant la Semaine Sainte : la ruine des récoltes
L'action maudite : travailler la terre et semer ses légumineuses (fèves, haricots, pois) durant la semaine qui précède Pâques. Non seulement la récolte était promise à la pourriture (les haricots devenaient blancs ou restaient stériles), mais cela attirait la colère divine et le malheur sur le foyer pour avoir remué la terre pendant les jours de deuil du Christ.
Cette superstition, autrefois profondément ancrée dans les campagnes françaises, espagnoles ou italiennes, repose sur un mélange de culte chrétien rigoriste, de peur du diable et d'une réalité horticole bien concrète.
Le tabou du fer dans la terre en deuil
Dans la tradition catholique, la Semaine Sainte, et tout particulièrement le Vendredi Saint, jour de la crucifixion du Christ, est une période de deuil absolu. Retourner la terre avec des outils de métal (bêche, pioche, charrue) était perçu comme une profanation : une vieille croyance voulait qu'aucun fer ne doive entrer dans le sol ce jour-là.
Remuer le sol avec du fer rappelait cruellement les clous enfoncés dans les mains du Christ ou la lance qui a percé son flanc. Blesser la terre à ce moment précis revenait à blesser le corps du Christ. Un dicton paysan très sombre affirmait que travailler la terre le Vendredi Saint, c'était creuser sa propre fosse, ou s'attirer la mort dans l'année.
Le paradoxe des haricots : pourquoi eux ?
Le haricot, comme le pois ou la fève, a une symbolique très forte : sa graine ressemble à un petit caillou mort qui, une fois enterré, « ressuscite » sous forme de plante.
Étrangement, le folklore était parfois plus tolérant la veille de la mort du Christ : planter des haricots le Jeudi Saint leur donnait, disait-on, de grandes chances de pousser. On associait ce jour à l'abondance du Dernier Repas.
En revanche, semer pendant les heures où le Christ est au tombeau inversait la symbolique. La graine n'était plus promise à la vie, mais à la putréfaction. On pensait que le diable, profitant du fait que le Christ était mort et ne « surveillait » plus le monde, venait corrompre les semences. C'est pourquoi les paysans croyaient que les haricots sortiraient blancs (sans chlorophylle), rabougris, ou ne lèveraient jamais.
La réalité derrière le mythe : le climat de Pâques
Comme souvent, les superstitions paysannes cachent une explication scientifique et météo. Pâques est une fête mobile, mais elle tombe généralement fin mars ou début avril. Or le haricot est un légume d'origine tropicale : il a un besoin vital de chaleur, et sa graine refuse catégoriquement de germer si la température du sol est inférieure à 12 °C.
Si un paysan, pressé par le calendrier religieux de la Semaine Sainte, semait ses haricots fin mars dans une terre encore glacée et gorgée des pluies d'hiver, la graine finissait inévitablement par pourrir dans le sol. Les rares plants qui parvenaient à sortir subissaient les gelées printanières, devenaient jaunes ou « blancs », et finissaient stériles.
Déplacer ou abattre l'arbre de la famille ? Pas sans risque…
Dans certaines traditions européennes, un arbre n'était pas seulement un arbre : il pouvait être lié à la vie d'une personne. À la naissance d'un enfant, on plantait parfois un arbre, souvent un fruitier, qui devenait en quelque sorte son double végétal.
Et là, mieux valait en prendre soin. Car si l'arbre dépérissait ou mourait, cela pouvait annoncer la mort prochaine de la personne à laquelle il était associé. Dans certaines traditions, l'abattre était encore pire : faire mourir l'arbre revenait symboliquement à mettre en danger celui dont il représentait la vie.
Autant dire qu'avant de décider que le vieux poirier prenait un peu trop de place devant la fenêtre, il fallait réfléchir.
Derrière cette croyance, on retrouve une idée très ancienne : l'arbre qui pousse avec la famille devient une partie du foyer lui-même. Ses racines sont celles de la maison. Sa croissance accompagne celle des enfants. Ses fruits reviennent année après année. Alors le déraciner, le déplacer ou l'abattre pouvait prendre une signification beaucoup plus grave qu'un simple réaménagement du verger.
Évidemment, déplacer un pommier ne condamne personne. L'arbre, en revanche, peut réellement ne pas apprécier l'opération : déplacer un fruitier adulte signifie couper une partie importante de ses racines et lui imposer un stress considérable. Comme souvent, derrière une menace franchement disproportionnée se cache donc au moins une bonne raison de réfléchir avant de sortir la pelle.
Une bouture volée pousserait mieux
Celle-ci risque de donner de mauvaises idées. Une vieille superstition affirme qu'une bouture volée prend mieux qu'une bouture obtenue honnêtement. Un recueil de folklore publié au début du XXe siècle est même très catégorique : une bouture provenant d'une plante volée pousserait à coup sûr.
Pourquoi ? Mystère. Mais la croyance a manifestement suffisamment circulé pour survivre jusqu'à aujourd'hui : beaucoup de jardiniers racontent encore qu'une bouture discrètement « empruntée » dans le jardin d'un voisin, ou prise sur une plante lors d'une visite, aurait davantage de chances de s'enraciner.
Évidemment, ceci n'est pas une autorisation officielle de partir avec un sécateur dans les jardins des autres. On peut éventuellement négocier le vol à l'avance.
Et surtout… ne dites pas merci
Une autre variante de la superstition veut qu'il ne faille surtout pas remercier quelqu'un qui vous donne une plante, une graine ou une bouture : dire « merci » ferait échouer la reprise.
Dans certaines versions modernes, le donneur doit même détourner le regard pendant que l'autre récupère sa bouture, afin de faire semblant qu'elle a été volée. D'autres préfèrent donner une petite pièce en échange : techniquement, la plante n'a alors pas été offerte.
« Si quelqu'un vous offre une bouture et que vous voulez respecter toutes les superstitions possibles : ne dites pas merci, prenez la plante, partez discrètement, et remerciez quand même la personne six mois plus tard, quand vous serez certaine qu'elle a fait des racines. »
Et ce n'est pas tout…
Le jardin ancien était visiblement un terrain miné. Quelques autres croyances glanées au passage :
- Cueillir du pourpier de la main gauche pouvait porter malheur.
- Rapporter du plantain à la maison pouvait annoncer un décès dans la famille.
- L'orpin, ou poivre des murailles, cueilli à la Saint-Jean, servait parfois d'oracle : s'il se flétrissait trop vite, on pouvait y voir l'annonce d'un deuil.
- Couper le gui avec un instrument tranchant pouvait lui faire perdre son pouvoir protecteur, voire attirer le malheur.
- Se piquer à l'aubépine puis jurer était, dans certaines régions, considéré comme de très mauvais augure.
- Faire entrer des perce-neige dans la maison portait malheur dans plusieurs traditions britanniques.
- Marcher sur certaines mauvaises herbes, comme la tormentille en Normandie, pouvait vous faire perdre votre chemin.
- Une branche de bouleau offerte le 1er mai pouvait annoncer le bonheur ou le malheur selon la façon dont elle était reçue.


