Petite, discrète, souvent planquée au milieu des herbes, la pensée sauvage est pourtant une fleur qu'on n'oublie pas. Du violet, du jaune, du blanc : trois couleurs sur quelques pétales, au point que les botanistes l'ont baptisée sans se fouler, Viola tricolor.
Mais d'après la légende, si elle est aussi bariolée, c'est à cause de Cupidon. Et d'un sérieux problème de visée.
D'abord, la pensée était blanche
Selon une vieille légende, les pensées étaient autrefois toutes blanches. Sages, immaculées, sans histoires.
Un jour, Cupidon, le petit dieu ailé de l'amour, décoche l'une de ses flèches. Raté : la flèche manque sa cible et transperce une petite pensée blanche. Touchée par l'arme de l'amour, la fleur se couvre aussitôt de violet et d'or. Et depuis ce jour, les pensées portent les couleurs laissées par la flèche de Cupidon.
Shakespeare s'empare de l'histoire
Quelques siècles plus tard, la petite fleur entame une carrière littéraire franchement remarquable.
Dans Le Songe d'une nuit d'été, Shakespeare raconte lui aussi une flèche de Cupidon qui rate sa cible. (À ce stade, on peut se poser des questions sur l'entraînement de Cupidon.) Le dieu vise une jeune femme, la flèche dévie et vient frapper une petite fleur. Elle était jusque-là milk-white, blanche comme le lait. Blessée par la flèche d'amour, elle devient pourpre.
Shakespeare l'appelle love-in-idleness, l'un des vieux noms anglais de la pensée sauvage. Et la flèche lui a laissé bien plus qu'une couleur.
Une fleur devenue philtre d'amour
Dans la pièce, le suc de cette pensée a désormais un pouvoir redoutable. Déposé sur les paupières d'une personne endormie, il la rend follement amoureuse du premier être qu'elle aperçoit à son réveil. Humain, fée… ou âne, peu importe.
C'est avec ce petit flacon que Puck et Obéron vont semer la pagaille sentimentale dans toute la forêt. La modeste pensée devient l'une des fleurs les plus célèbres de la littérature : une plante capable de rendre amoureux au premier regard.
Et tout ça parce que Cupidon avait mal visé.
Une fleur faite pour l'amour et le souvenir
Même son nom semble prédestiné. Bien avant les grandes pensées de nos jardinières, qui descendent d'elle, la petite Viola tricolor était déjà associée au souvenir et aux pensées qu'on adresse à l'être aimé.
Shakespeare joue d'ailleurs plusieurs fois avec ce double sens. Dans Hamlet, Ophélie distribue des fleurs et explique que les pensées sont là… pour les pensées.
Le jeu de mots marche dans les deux langues, et pour cause : le mot anglais pansy vient tout droit du français « pensée ». L'anglais lui a aussi donné d'autres noms délicieux : heartsease, littéralement « ce qui apaise le cœur », et bien sûr love-in-idleness.
Cupidon n'est peut-être pas le seul coupable
Comme souvent avec les légendes, il existe plusieurs versions. Une autre tradition, grecque cette fois, raconte qu'Éros, le dieu de l'amour chez les Grecs, adorait les pensées quand elles étaient encore blanches. Aphrodite, jalouse de l'attention qu'il leur portait, aurait coloré leurs pétales. Une crise de jalousie divine, et voilà la petite fleur blanche devenue tricolore.
Une toute petite fleur, beaucoup d'histoires
Aujourd'hui, on peut très bien regarder la pensée sauvage pour ce qu'elle est : une jolie Viola tricolor qui mélange naturellement le violet, le jaune et le blanc.
Mais connaître la légende change un peu le regard. La prochaine fois que vous croiserez une pensée sauvage au bord d'un chemin, difficile de ne pas imaginer une flèche de Cupidon tombée là par accident, il y a très longtemps.

